Autour du feu
Cette Note est un peu différente des autres.
À la suite de mes pérégrinations, de discussions tardives avec des sachants et professionnels du spectacle, je me suis interrogé sur une idée qui revenait sans cesse et que j'avais du mal à étayer. L'idée que tout commence par une histoire.
Moi qui me considère comme un nerd, fasciné par la technologie, j'ai voulu comprendre comment ces éléments cohabitent. Sont-ils à mettre au même niveau ?
J'ai voulu savoir ce qui s'était écrit sur ce sujet et j'ai lu des choses que je ne pensais jamais lire, chez Heidegger, Borgmann, Tolkien. Je vais essayer ici de vous retranscrire ce que j'en tire, mettre des mots sur une intuition que je porte depuis longtemps sans pouvoir totalement vous l'expliquer.
Et tout a commencé par mon obsession originelle, celle du "commun", qui allait me mener vers une piste tortueuse, celle du soir de la disparition du poêle à bois.
Le chauffage central était alors plus efficace, plus propre, plus silencieux. Il faisait exactement ce que le poêle faisait et même mieux : la chaleur arrivait partout, sans effort, sans odeur, sans bruit. Mais ce soir-là, la famille s'est dispersée : chacun dans sa chambre, chacun dans sa chaleur.
Le chauffage central avait tenu toutes ses promesses et, ce faisant, il avait détruit ce qu'il était censé servir. Personne n'avait rien demandé de tel, personne n'avait même remarqué.
C'est ça, la question. Pas de savoir si la technique fonctionne puisque je pense qu'elle fonctionne presque toujours. Mais ce qu'elle emporte avec elle quand elle arrive.
Avec cet exemple j'ai découvert Borgmann, un philosophe américain qui a nommé ce que le poêle incarnait. Il l'appelle une "chose focale", quelque chose qui rassemble les gens autour de lui, qui exige leur attention et leur présence, qui lie la chaleur qu'il produit aux gestes nécessaires pour la produire. La chose focale fait du poêle non seulement un appareil de chauffage mais surtout un centre de gravité autour duquel la vie s'organisait.
Le chauffage central, lui, est ce que Borgmann appelle un dispositif, et toute sa force réside dans le fait qu'il dissimule ce qu'il fait. Il livre la chaleur sans rien demander en retour, sans geste, sans attention, sans présence. Et c'est précisément là que quelque chose se perd, silencieusement, sans que personne ne l'ait demandé ni même remarqué.
Je ne pense pas décrire une nostalgie ici mais un mécanisme. Il opère partout où la technique arrive et où quelqu'un décide que la solution à un problème humain est une amélioration technique. La perte est toujours silencieuse.
Borgmann décrit une catastrophe invisible : la technique qui efface ce qu'elle remplace. La famille dispersée, le lien dissous, le commun perdu. Mais il y a une autre technique, celle qui efface ce qu'elle est pour laisser apparaître ce qu'elle sert. La première détruit le commun. La seconde le crée.
Borgmann avait raison sur le diagnostic. Tort sur le remède. Ce n'est pas la technique qu'il faut supprimer pour retrouver le commun. C'est la technique qu'il faut apprendre à diriger vers lui.
Tout recommence.
J'aurais tenu 2 parties avant de convoquer Nikos puisque j'ai découvert qu'un mot grec existait pour ce que le poêle faisait et que le chauffage central ne fait plus.
Après Téloche, découvrez Technê.
Chez Aristote (que de lectures saines...), la technê désigne un savoir-faire orienté vers une fin qui lui est extérieure. Ma pensée se précise, vous voyez le puzzle se recomposer.
Le charpentier taille le bois, mais ce qu'il sert c'est la maison.
L'acteur maîtrise sa voix, mais ce qu'il sert c'est l'émotion du spectateur.
La technique n'existe pas pour elle-même, elle existe pour faire advenir quelque chose qui n'existait pas encore.
Heidegger (téloche le name dropping) a nommé ce qui arrive quand ce rapport s'inverse. Quand la technique cesse de servir et commence à régner, elle ne fait plus apparaître, elle capture. Le monde devient ressource disponible, la forêt devient bois de chauffage, le fleuve devient centrale électrique, et la chaleur du foyer devient degré sur un thermostat.
Il écrit dans un contexte politique très particulier, nourri par une pensée de gauche radicale, méfiante envers le capitalisme industriel. Sa thèse porte cette couleur.
Ce qu'il décrit néanmoins, c'est une technique qui finit par capturer celui qui regarde, le met à distance, le transforme de participant en consommateur. La représentation remplace l'expérience directe. Le spectateur recule. Il n'est plus dans le monde, il est devant une image du monde.
Personne ne décide de ça. Mais quand la technique occupe tout l'espace et demande de l'admiration au lieu de la présence, c'est exactement ce qui se produit.
Et c'est là que le théâtre entre en scène, et avec lui une idée qui m'a frappé plus que toutes les autres.
À la fin du XIXe siècle, les scènes d'opéra sont envahies de décors peints, de toiles illusionnistes, de lumières qui éclairent tout uniformément pour que le public voie bien. Arrive l'helvète Adolphe Appia, une espèce de show director nouvelle génération, qui est le premier à comprendre que cette abondance tue quelque chose. Non pas parce qu'il y en a trop, mais parce que chaque élément fait son numéro dans son coin : la lumière éclaire, le décor décore, l'acteur joue. Mais rien ne se parle. Appia comprend qu'un "moment" ne se crée pas par accumulation mais par alignement. La lumière doit servir l'acteur, qui lui-même sert l'émotion. Et pour que cet alignement existe, il faut quelqu'un qui tient le fil de tout ça.
J'ai adoré la formule de Edward Gordon Craig (1911) : "l'art du théâtre n'est ni le jeu, ni le texte, ni le décor, ni la danse. Il est composé de tous les éléments dont ces choses sont faites : l'action, les mots, la ligne, la couleur, le rythme." Pas un catalogue de spécialités mais une réaction chimique. Téloche. Et pour qu'elle se produise, il faut une seule conscience qui dirige tous les éléments vers le même point. Il ne veut pas d'un G12 démocratique de spécialistes, il faut une vision. "L'unité est la seule chose vitale dans une œuvre d'art."
C'est hyper satisfaisant de voir cette pensée traverser jusqu'à l'architecture, le design industriel, la télévision ou le jeu vidéo. La technique accomplie est celle qu'on ne voit plus, elle est devenue le monde qu'elle sert. Et le corollaire naturel de cette idée, c'est évidemment que la soustraction est une méthode créative à part entière. Chaque élément qui subsiste doit être nécessaire. Tout ce qui décore, tout ce qui exhibe, tout ce qui dit "regardez comme c'est sophistiqué" affaiblit ce qu'il était censé renforcer. Le fameux "y'a rien mais y'a tout."
Et vous me voyez venir. Un simple 4 chords, une progression qui a structuré des milliers de chansons et de souvenirs, à travers toutes les décennies, les genres et les cultures. Qui commence avec Pachelbel et finit avec Ready for the Ride. Elle n'a absolument rien de sophistiqué et pourtant les compositeurs qui la choisissent savent exactement ce qu'ils font. Ils cherchent cette tension et cette résolution que l'oreille anticipe sans le savoir, une boucle émotionnelle qui se referme à chaque fois avec la même satisfaction. Ils ont délibérément abandonné la complexité parce qu'elle était inutile, voire contre-productive face à ce qu'ils voulaient produire. Elle disparaît totalement derrière l'émotion qu'elle sert.
La puissance est souvent inversement proportionnelle à la complexité visible.
Bazin, pas celui des hôtels mais du cinéma, ajoute que ce ne sont pas les découvertes techniques qui ont créé le cinéma, c'est le désir humain de capturer le réel qui a précédé et guidé la technologie. L'intention avant l'invention. Toujours. Et en creusant encore un peu, j'ai découvert un concept formulé en 1817 par le dénommé Coleridge, poète de son état. Ça s'appelle la suspension volontaire d'incrédulité. L'idée que le spectateur accepte de croire à ce qui lui est montré, même s'il sait que c'est faux, à condition que l'œuvre lui en donne une raison émotionnelle suffisante.
Et le fameux Tolkien, que j'ai jamais lu non plus, l'a radicalisé un siècle plus tard : "La suspension d'incrédulité n'est nécessaire que lorsque l'œuvre a échoué à créer la croyance secondaire." Autrement dit, quand une œuvre tient vraiment, le spectateur n'a pas besoin de se forcer à y croire puisqu'il y est. La question technique ne se pose plus.
C'est là que le réalisme conceptuel bat le réalisme de surface. Un Pixar peut faire pleurer parce que sa logique émotionnelle est cohérente. Une CGI hyper-réaliste peut laisser de marbre parce qu'elle a tout misé sur la fidélité technique au détriment de la vérité intérieure. C'est ce que raconte Cameron à longueur d'interviews. Ce n'est pas une question de moyens, c'est une question d'intention. Et ça s'applique à n'importe quelle scène.
L'un des grands principes fondateurs de nos amis de WDI, au même titre qu'Apple, a précisément été d'effacer la technologie, de rendre invisible ce qui rend possible. Dany Lary c'est Steve Jobs, de la prestidigitation pure. Tout ce que vous voyez est un grand mensonge soigneusement entretenu, et sa seule condition de survie c'est de rester caché.
Les lucioles de Rafiki dans Tales of Magic en sont peut-être l'exemple le plus beau que je connaisse. À cet instant, plus personne ne se demande comment elles sont faites, personne ne pense aux drones, personne ne pense à rien d'autre qu'à ce qu'il ressent à ce moment précis. La technique a trouvé sa nécessité et elle a disparu dedans.
C'est ça le test. Pas "est-ce que c'est impressionnant" mais "est-ce que c'est nécessaire."
Ce que j'en retiens tient en cinq idées. La technique qui se voit a échoué, elle n'a pas accompli ce qu'elle était censée servir. L'émotion précède le récit, qui précède la technique, et jamais l'inverse. Enlever est un acte créatif, l'œuvre est parfaite quand on ne peut plus rien lui retirer. Fabriquer un spectateur passif est une défaite artistique, même quand c'est techniquement irréprochable. Et l'excès technique est presque toujours l'aveu de quelque chose qu'on n'a pas su écrire.
La vraie question n'est plus de savoir si la technique fonctionne ou comment. Elle fonctionne presque toujours. Le chauffage central chauffe. Les drones volent. Les écrans projettent. La machine tourne. Et c'est précisément là que réside le danger, parce qu'une technique qui fonctionne parfaitement peut très bien ne servir personne.
La vraie question est donc toujours de savoir ce qu'on fait du spectateur. Est-ce qu'on l'impressionne ou est-ce qu'on l'engage ? Est-ce qu'on lui tend un thermostat ou est-ce qu'on l'invite autour du poêle ?
Ce n'est pas un hasard si une dose d'interactivité rend un spectacle immédiatement plus efficace et plus apprécié à DLP. Quand on demande au visiteur de prendre sa part, de contribuer à ce qui se passe, il n'est plus spectateur, il est participant. Exactement comme autour du poêle. La chaleur ne lui est plus livrée, il en est l'une des sources.
Continuons à venir autour du feu, à croiser un regard dans le noir, à ne pas tout comprendre des mécanismes à l'œuvre. À laisser le cerveau partir en expériences de pensée, ces voyages imaginaires sur un rayon de lumière dont parlait Einstein, cet état second d'où vient l'inspiration. C'est cet état qui nous change et qui crée du commun.
La technique au service d'elle-même nous laisse dehors, ébahis, les mains vides.
Impressionnés. Indemnes.