Notes de Wissem

Lépine dans le pied

Cette Note fait suite à la découverte de Disney Cascade of Lights, le spectacle nocturne inaugural de Disney Adventure World. Elle repose sur un seul visionnage, subjectif par nature et assumé comme tel.

En 1895, les spectateurs de L'Arrivée en gare de La Ciotat se sont levés de leur siège, sidérés. On raconte que le cinéma est né là.

Juste avant le début de Disney Cascade of Lights, face au lac, on mesure le caractère titanesque de cet ouvrage qui se chiffre à quelques dizaines de millions d'euros.

279 drones aériens. Chiffre exact, réglementaire, à un près. Des centaines de tonnes de barges tractées chaque soir depuis une marina cachée, passant sous un pont pivotant, opérées depuis deux régies dont l'une ressemblant à la NASA, qui opère à distance grâce à un mur d'images de caméras de surveillance. Une infrastructure conçue il y a huit ans, au moment de l'annonce, retravaillée dans les derniers mois, en partie parce qu'un certain spectacle sur un certain château avait, entre-temps, considérablement relevé le niveau d'exigence interne.

Ces drones volent bas. Très bas. Ils frôlent l'eau. Ils forment des figures à quelques mètres au-dessus de la surface du lac. C'est absolument irréel à voir.

Je me suis pris la plus grande claque technique de ma vie.
Et je me suis rarement autant ennuyé.

Bis Repetita.

Ce que Disney a construit sur Adventure Bay n'a pas d'équivalent. Un dispositif 360° qui va physiquement toucher un nombre de spectateurs sans précédent dans l'histoire du resort, chaque rive, chaque angle, chaque visiteur dans le rayon du lac.

Mais ce soir-là, j'ai rapidement pensé à autre chose.
J'ai pensé à L'Arrivée en gare de La Ciotat. J'ai pensé au petit film Dolby Cinema avant la séance, celui où le son et la lumière, si vides de sens, semblent vouloir s'échapper de la salle. Aux simulateurs 4D des fêtes foraines. Aux pavillons de l'Exposition Universelle où l'on s'extasie devant ce que la technique permet et on repart les mains vides.

La stupéfaction n'est que le vestibule de l'émotion. Cascade of Lights ne franchit jamais la porte. Nous y sommes à nouveau. La musique joue sa partition. Les drones font leur numéro. Les fontaines, les artifices, les projections, chacun abat son dur labeur, exactement comme on l'attendait. Musicalement, tout est intense, chargé, peu subtil. À l'américaine. Les univers se succèdent sans cohabiter. L'ensemble ressemble à un alignement de scènes dans lesquelles chaque élément se bat tout seul pour exister.

Il y a des moments qui frôlent la téloche. La raie manta surgit, impressionnante, mais la montée est trop précipitée. Il aurait fallu plonger la scène dans le noir, jouer avec des reflets, avec la voix spatialisée de la grand-mère de Vaiana avant de soudainement la voir se métamorphoser. Rien de tout ça, le reveal arrive sans avoir été écrit. Sur le tableau Mulan, la showtape parvient à monter en intensité à un moment précis, l'espace d'une mesure on sent que Mushu pourrait bien finir par crever le ciel. Rien ne vient, rien ne viendra jamais.

Une nouvelle fois, le problème n'est pas dans l'exécution mais bien dans l'écriture.

Sine Qua Non.

La vraie magie arrive quand la technologie s'efface totalement.

Dans Tales of Magic, il y a soudainement une nuit étoilée. Inattendue et pourtant tellement instinctive. Car les drones ne forment pas une constellation dans le ciel, ils sont des étoiles. Quand Rafiki rend hommage aux morts, des lucioles s'élèvent en projection sur le château, puis des drones prolongent leur envol dans le ciel réel. Le son accompagne chaque apparition, chaque disparition comme si la physique elle-même participait au récit. Un projecteur balaie Central Plaza et sur le mapping du château, des cercles de lumière semblent en être issus. Ils n'en sont pas. L'illusion est placée dans le mapping. Personne ne le remarque.

C'est exactement le but.
Quand toutes les intentions convergent, les éléments individuels se dissolvent. La lumière cesse d'être de la lumière. Le drone cesse d'être un drone. Il ne reste que ce qui est raconté.
C'est pour ça qu'on peut pleurer devant une transition musicale mais rester de marbre devant des centaines de drones.

Fiat Lux.

Sur chaque scène, pour chaque franchise, quelqu'un s'est demandé ce qu'on pouvait faire avec des drones. C'est la mauvaise question. Ce spectacle a été confié à des techniciens, pas à des auteurs.

Depuis longtemps c'est ma rengaine, vous le savez : il faut commencer par ce qu'on veut raconter, puis trouver comment le faire. Les drones sont un moyen. Ici, ils sont devenus le but. La différence entre les deux, c'est précisément la distance entre la stupéfaction et l'émotion. Entre le vestibule et la pièce.

En face, Tales of Magic va perdre ses drones. Il faut bien niveler. Et dire que les mauvaises langues nous disaient qu'aucun chantier n'était prévu au Parc Disneyland.

Ce qu'on a dans Adventure Bay, c'est la plus extraordinaire des fondations. Le panorama, les barges, la R&D bordelaise. Il est plus facile de réécrire un spectacle que de creuser un lac.

Les frères Lumière n'ont pas inventé le cinéma à La Ciotat, ils ont inventé la stupéfaction. Le cinéma est venu après, quand quelqu'un a décidé de raconter quelque chose.