Moi j'ai un rêve
Cette Note fait suite à la découverte de La Cavalcade des Princesses Disney de Disney Adventure World, premier spectacle affirmant l'identité du nouveau placemaking du second parc de Disneyland Paris. Elle repose sur quatre visionnages et des transcriptions relevées à l'oreille, subjectives par nature et assumées comme telles.
Après 8 ans de construction, il était donné 28 minutes à Disney Adventure World pour se présenter. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les présentations sont (mal) faites.
La Cavalcade des Princesses Disney réunit Vaiana, Tiana, Raiponce et Raya placées sur quatre chars qui remontent Adventure Way autour du lac de Disney Adventure World et ce jusqu'au rond point du Regal View, avant de redescendre élégamment jusqu'à leur point de départ. Sur le chemin du retour, le cortège s'arrête huit minutes devant le Café Luminosity tandis que les princesses rejoignent la vingtaine de danseurs au sol et invitent le public à danser. 28 minutes d'euphorie, de joie communicative et d'un spectacle lumineux pensé pour être joué toute l'année, plusieurs fois par jour.
L'harmonie partout, dans un grand nombre d'éléments, commence d'abord par l'échelle. Les chars sont plus petits que le standard du parc voisin, une décision qui en commande beaucoup d'autres. À cette taille, une unité a l'avantage de se lire immédiatement et d'un seul regard, chaque détail restant à hauteur d'œil, tout comme les protagonistes. L'ensemble fourmille de détails et invite chacun dans son univers, avec beaucoup de chaleur et de proximité.
La bande-son, ensuite, est mon élément préféré. Le roulage aller / retour s'accompagne d'un superbe medley qui mélange astucieusement plusieurs 4 chords, au sein même de Make my Way, le 4 chords original, et joue avec leur proximité musicale.
Et je dois dire qu'ici, on s'approche du domaine de la magie.
Juste avant, un petit retour en arrière. Depuis (au moins ?) la Disney Stars on Parade de 2017, chaque char de parade embarque son propre système audio, synchronisé avec le matériel audio placé sur la route. Une merveille d'innovation. Elle servait alors une logique de conquête : au passage d'une unité, l'audio route adoptait son identité et chaque univers régnait en maitre sur son segment d'avenue, avant de céder la place au suivant.
La Cavalcade reprend cette mécanique mais en inverse son usage : la bande principale, diffusée sur la route, est strictement identique et affirme une seule piste, du premier danseur au dernier. Le canal embarqué dans chaque unité ne diffuse plus un univers complet mais seulement une surcouche, en l'occurence une orchestration faite des instruments de la culture qu'il représente : des percussions du Pacifique pour Vaiana, des cuivres de La Nouvelle-Orléans pour Tiana, des sonorités d'Asie du Sud-Est pour Raya, du folklorique de taverne pour Raiponce. Une même chanson qui embarque tout le cortège mais ne sonne jamais vraiment pareil.
Pourquoi c'est important, et pourquoi cela rejoint Autour du feu ? Entre la parade de 2017 et cette cavalcade, l'invention et le système n'ont pas changé, ce qui sépare toute la philosophie des deux utilisations n'est pas un gap technique mais bien une décision créative, en l'occurence la soustraction. J'écrivais qu'enlever est un acte créatif, que l'œuvre se perfectionne à mesure des surplus qu'on lui retire, j'en vois la démonstration. On a enlevé, enlevé, enlevé… Et le même outil, vidé de tout ce qui l'encombrait, produit infiniment plus d'effet. Quand la technologie se montrait, chaque unité faisait son numéro dans son coin, l'audio de la route et l'unité du spectacle étaient confisqués au passage de chaque char. Mais quand la technique disparaît, on ne perçoit plus d'effet de manche du moyen mais seulement ce qui est raconté : une chanson vivante, un élan commun, qui se colore subtilement au passage. Beauté d'un tour de magie réussi.
Au fond, l'invention existait depuis dix ans mais pas l'intention ! Quelqu'un s'est enfin demandé, non pas ce que ce canal pouvait faire, mais ce qu'il devait servir. Réponse ? Il en fait moins. Y'a rien, mais y'a tout.
Le résultat est superbement réalisé tant les orchestrations sont discrètes et subtiles. L'équilibre tient sur toute la longueur du parcours, sans décalage, les unités de danseurs espacent habilement les chars et permettent de faire tampon entre les couleurs. La mécanique est rondement menée et totalement indolore. Si aucun spectateur ne percevra le système, tous en ressentiront l'effet d'un tout.
Je suis absolument ravi de voir une exécution créative et technique d'un tel niveau, qui oblige.
Et le décalage est parfois cruel. Le placement des voix est la première chose qui accroche; le spectacle, bien trop bavard, voit ses protagonistes parler beaucoup, souvent, partout. Passe encore. Mais dans une showtape si précise, au violon près, où deux systèmes audio distincts jouent synchrones en mouvement sur tout le parcours, les interventions parlées, elles, ne peuvent se payer le luxe de flotter. Régulièrement, une phrase se termine deux ou trois mesures après la fin de la phrase musicale qu'elle chevauchait. À de nombreuses reprises une même tension : tout est à sa place... sauf la parole.
Ce différentiel de finition raconte selon moi quelque chose sur le conception même du produit. D'un côté, une construction sonore pensée puis exécutée de manière quasi chirurgicale, de l'ordre des précisions qui exigent du temps, des itérations, une obsession pour les détails. De l'autre, des phrases posées à côté de leurs marques, à la volée. Les deux ne semblent pas issues du même moment de fabrication, ni du même degré d'exigence. Je l'entends comme si, quelque part dans le process de répétitions, quelqu'un avait trouvé que le spectacle manquait de quelque chose, et qu'il avait alors été décidé d'ajouter des voix. Tard, vite, avec ce qui était disponible. Nous y reviendrons.
Nulle part ce n'est plus flagrant qu'à la fin du showstop. Voici comment il se déroule.
Une fois la séquence interactive achevée, chacune leur tour, sur quatre fois quatre temps, les quatre protagonistes nous remercient dans un laconique et très inspiré "merci d'avoir dansé avec nous, et surtout n'ayez jamais peur de suivre vos rêves" et autres variantes littéraires. Seize temps de formules de sortie, quatre merci au revoir successifs. Puis soudain, une fois les voix éteintes, quelle surprise que de voir la composition musicale prendre une folle et imprévue ascension : huit temps de build-up, la montée la plus assumée de toute la bande-son, celle qui annonce de tout son corps que le meilleur arrive. Puis, sans grande surprise après huit temps, le key change, pile dans son emploi de modulation qui embarque. Et voilà donc les performers qui s'efforcent d'agiter parapluies et autres lenormandises, comme pour se hisser en haut de la côte.
Reprenons la scène au ralenti : pendant seize temps, le discours ferme une à une toutes les portes… que la musique s'apprête à ouvrir. Curieuse idée que de présenter l'addition avant le dessert. Pendant les huit temps de montée, personne ne parle. C'était pourtant la seule fenêtre du spectacle où une voix était dramaturgiquement nécessaire. En sortant d'une séquence intense où le spectateur est invité à danser, où il est embarqué et disponible, la musique construit un tremplin de huit temps. Il manque trois mots dessus, un « tous ensemble ! », un « une dernière fois ! ». N'importe quelle envolée! Quelque chose pour garantir que le key change soit un climax. On devine la prudence : quatre protagonistes, quatre zones, la crainte que des voix simultanées se chevauchent. Sauf que sur place, à cet endroit, les zones étaient totalement étanches lors de mon visionnage. Il se murmure que le showstop devait se faire plus haut, autour du rond point et face au Regal View, déclenchant l'ire des intéressés. Avec, j'imagine, un risque de cacophonie. Ceci expliquerait donc cela. Mais avant d'entailler le rythme, il existait un chemin : un seul message, scandé par toutes d'une seule voix et qui s'adresse à tous. Acte manqué? La cerise sur le gâteau, les parapluies et autres drapeaux, reste le refrain le plus éculé du répertoire, un véritable cri de désespoir face à l'incapacité d'écrire décemment la fin d'un acte.
Côté costumes, le soin apporté à chaque culture semble réel et bien documenté, avec une intention forte déployée sur l'unité Raiponce : chaque brigand est conçu comme un personnage à part entière via sa perruque, sa prothèse et sa personnalité. Je ne peux pas m'enlever de la tête que ce spectacle compte, en costumes, 25 individus mais sur la route, je n'en compte que 4. La singularité s'arrête exactement au niveau de l'unité. Si chaque groupe a sa couleur et sa gestuelle, à l'intérieur de leur section, les danseurs exécutent les mêmes pas… de manière très classique. Aucune personnalité ne brille, aucun espace d'expression individuel, aucune respiration, aucun moment où un talent existe autrement que comme fraction de son groupe. Tout ce qui les distingue leur a été donné : le costume, la perruque, la couleur de l'unité mais on ne décèle rien de ce qui les distinguerait par eux-mêmes. S'habiller différemment n'est pas être différent.
Pour l'expliquer, il faut dire ici ce qu'est la commande. Cette cavalcade est un spectacle permanent, pensé et budgété pour être joué toute l'année, plusieurs fois par jour, à travers les saisons. L'objectif est un spectacle « opérable, maintenable et festif ». C'est une réalité d'exploitation qui a ses exigences propres : un tel produit permanent est dansé par EPC, les équipes du parc, dans la durée, avec des rotations, des remplacements, des reprises de rôle au quotidien, un niveau inégal… Une production saisonnière peut construire sa distribution sur mesure pour quelques mois mais le permanent est par définition transmissible. La chorégraphie est nivelée par le bas pour ces mêmes raisons: des pas que chacun peut reprendre, des rôles que chacun peut tenir. La nature même de l'objet est, dans cette organisation, profondément limitante.
C'est la fin de ma review. Un bon spectacle, inégal, porté par une bande-son fantastique.
Enfin, pas tout à fait.
Quand la chanson originale Make My Way tisse les chansons des quatre films dans une composition originale et quand elle cite ces films, elle décrit des lieux, des trajets, une identité conquise. C'est quasi organique. L'horizon où la mer touche le ciel, et m'appelle, going down the bayou, je reviendrai au printemps, car je sais qui je suis. Le refrain original qui les relie est à la hauteur : I'm gonna make my way.
Le 4 chords du showstop, lui, n'emprunte rien aux films. Il est entièrement original. Alors que les protagonistes transmettent leur savoir-faire, il assène sans raison des insipides living my dreams. Et les protagonistes de confirmer, que nous aussi nous avons des rêves, à quel point nous devons y croire et ne jamais avoir peur de les suivre.
En somme, un discours parallèle.
Au fond, on assiste pour la première fois à une séparation philosophique à Disneyland Paris. Le parc Disneyland est historiquement le lieu du vœu et de l'étoile, de la désignation, du choix, du déterminisme. Disney Adventure World se construit sur la promesse de l'aventure, du présent, du pouvoir de l'action. On y devient quelqu'un par ce qu'on fait.
L'ADN originel de la Cavalcade en est le reflet et, à ma grande surprise, alors que je cantonnais à tort et de manière dogmatique les histoires des quatre héroïnes à un discours méritocratique et déterministe que j'exècre, ce sont les films eux-mêmes, que j'ai réécoutés et qui m'ont détrompé : les histoires de Vaiana, Tiana, Raya, Raiponce peuvent se raconter sous le prisme du passage d'une identité reçue à une identité conquise. Cette fille de chef qui apprend l'océan, cette serveuse désargentée qui monte son restaurant, cette fille de général rabougrie qui réapprend la confiance, cette princesse enfermée qui s'évade et devient elle-même. Aucune n'est ce qu'on lui a donné mais toutes sont ce qu'elles ont fait. Voilà ici un bel angle à raconter, un fantastique terrain de jeu sociologique que je ne manquerai pas d’explorer bientôt.
Hélas, si l'on écoute le spectacle et la parole de ses créateurs, tout crie le sempiternel living my dreams. Or le rêve reste le vocable originel de la doctrine du vœu, le fait d'être spécial parce qu'on y croit. Difficile de s'en départir, le spectacle retombe en permanence dans ce travers vieux de 35 ans.
Les phrases passe-partout des protagonistes dont j'évoquais plus haut le placement hasardeux sur la forme le sont encore plus dramatiquement sur le fond. Le spectacle distribue de la singularité comme il distribue ses costumes : quelque chose qu'on reçoit, qu'on porte, qu'on affiche mais jamais quelque chose qu'on incarne ou qu'on exerce. À rebours des quatre histoires choisies, quand Raiponce naît singulière et de sang royal, ce n'est que le point de départ du film mais pas sa leçon. Sa leçon, c'est ce qu'elle en fait, mais la Cavalcade prend le parti de soigner ce que ses héroïnes ont reçu et pas ce qu'elles sont devenues.
S'habiller différemment n'est pas être différent. Rêver n'est pas faire. C'est la même phrase.
Alors pourquoi ? Nous avons évoqué ensemble le niveau d'exigence dont cette production est capable. La réponse tient ici dans 35 ans de rêve, devenu réflexe pavlovien. Les endroits où le spectacle parle juste sont ceux où les identités profondes tenaient la plume, ou ceux où quelqu'un a eu le temps de se demander ce qu'il fallait servir. Les endroits où il retombe sont ceux où on a écrit vite, tard, avec ce qu'on avait. Quand il a fallu remplir un silence, conclure une séquence, la main est retombée sur le papier avec le stylo de toujours.
La Cavalcade des Princesses Disney est un très joli spectacle et ses défauts de rythme peuvent se corriger. Mais son défaut de fond est plus profond, plus latent. Partout, le thème de Disney Adventure World est martelé mais nulle part, à aucun étage de cette parole, on ne trouve formulé ce que ce parc prétend être : un lieu où l'on devient quelqu'un par ce qu'on fait.
La productrice s'épanche sur l'opérable, le maintenable, Nashville, les chars, tout le comment et rien sur le quoi. Nulle part la question de ce que tout cela raconte. Les metteurs en scène résument même leur spectacle par la doctrine inverse, celle du rêve. Des déclarations relues, validées, publiées, sur lesquelles personne ne tique car, et c'est ça la vraie information, personne ne semble y voir de problème.
Je pense qu'une vision ne se décode pas dans de grandes décisions mais dans la somme des petites, celles qui relèvent du détail, car le détail n'existe pas. Une relecture d'interview, un silence à remplir ou un extrait à choisir. C'est là que les édifices conceptuels s'écroulent, jamais d'un coup, toujours un pas en arrière après l'autre, autant de reculs minuscules, chacun raisonnable, chacun pressé. Une phrase qui sonne bien, qu'on dit depuis si longtemps. Un extrait glissé précipitamment pour briser le silence, qui nous invite à toujours croire en nos rêves. Celui de ce parc, c'est de ne plus en parler.